Deux graphistes de dernière année nous éclairent sur les étapes décisives de la fin de leurs cursus, juste avant de plonger dans la procédure de qualification finale. Après six mois hors les murs, retour en classe avec une expérience de stage en poche et le désir de mettre en pratique cet apprentissage. Inès et Ayou témoignent de cette période à cheval sur vie professionnelle et obligations scolaires.
La phase de préparation des dossiers est une période très stressante. Surtout l’attente des réponses : je voulais aller en Europe, j’ai envoyé environ 80 e-mails un peu partout, et j’ai reçu une seule réponse. C’est donc là que je suis allée. En plus, ça a marché un peu sur un malentendu : pour l’entretien, j’ai montré un type d’illustration autre que ce que je fais d’habitude, un peu last minute, juste pour prouver que j’étais capable de faire différents styles. Et c’est pour cet exemple qu’ils m’ont prise.
Comme mon idée était très précise – je voulais un stage dans un bureau petit et axé sur illustration – ça m’a un peu bloquée. Peut-être que si j’avais contacté des bureaux plus grands, j’aurais obtenu plus de réponses. Sortir de la suisse, ça m’aurait aussi fait sortir de ma zone de confort. J’aurais rêvé aller en Asie, dans un endroit où on travaille plus coloré, plus illustratif, plus expérimental, plus diversifié et pas rester encore et encore sur le volet de la typographie. J’aurais aimé expérimenter autre chose que le graphisme suisse.
Malgré cette frustration, j’ai beaucoup aimé mon stage chez Ohmy Studio à Bienne. C’est un bureau géré par deux graphistes qui partagent leur espace avec d’autres entités actives dans la vidéo, le son ou l’illustration. L’équipe très sympa m’a vraiment suivie tout du long. On m’a confié des mandats qui me convenaient bien, souvent de l’illustration, mais aussi de la typographie. L’ambiance générale était calme. C’était un peu comme si j’allais à l’école, mais en moins stressant : je commençais à 9h !
Travailler en stage, c’est plus intéressant que les projets fictifs de l’école. Il s’agit de comprendre ce que veut le client, sans passer des heures à justifier des décisions. C’est aussi bien plus cool que de lire un brief donné par les profs. Voir les affiches qu’on a réalisées dans la rue, c’est plus motivant que conserver des maquettes qui prennent la poussière. En stage, on apprend beaucoup et vite. J’ai nettement amélioré mes connaissances dans les logiciels Adobe que je connais déjà, surtout InDesign.
Je préfère le monde professionnel à l’école. Revenir à l’école après ce semestre, faire des projets sans client, sans salaire, ça a été dur. Je gagnais 500.- c’était cool. Prendre les décisions moi-même a changé mon attitude en général. Ça m’a donné confiance en moi. Le plus fou, c’est que j’ai même commencé à aimer la typographie.
Bizarrement, je supporte plus mal le stress à l’école qu’en entreprise. Pour le projet de diplôme, on est suivi par des mentors plusieurs fois par semaine. Mais le chemin reste coincé dans un monde de pur graphisme. Pour mon travail de diplôme, je voulais faire de l’animation et c’était difficile à justifier aux yeux de mes mentors. Je voulais réaliser trois animations au départ, et pour finir je n’en ai montré qu’une, propre et finie, plutôt qu’un résultat complet mais trop à l’arrache. Je me suis sentie globalement assez seule, et j’ai eu le sentiment d’avoir presque toujours fait les mauvais choix. En stage on collaborait beaucoup, et partageait la responsabilité. Je me sentais plus solide que durant le Grand Prix qui est un chemin solitaire.
Pour moi, au final, c’est un projet d’école comme un autre, sauf qu’on a plus de temps et plus de liberté pour le réaliser. Mais cette liberté justement, elle est assez angoissante quand il faut justifier toutes ses décisions.
La préparation au stage, ça a été une sacrée période, chargée, car il fallait élaborer le portfolio pour se présenter et qu’on avait genre deux semaines pour fignoler le tout. La recherche de stages en revanche, ça allait : je me concentrais sur des lieux qui m’intéressaient vraiment. J’ai reçu pas mal de réponses négatives, parfois aucune, mais malgré tout j’ai trouvé sans trop de peine. Ça s’est un peu fait tout seul. Comme j’ai choisi deux lieux pour des accueils de courte durée, j’ai vécu une intense phase pour organiser ces quatre mois. Au début j’avais pas très envie d’aller à l’étranger. Ça me paraissait plus simple de me limiter à la Suisse. Je sortais sans cesse pour savoir si quelqu’un connaissait quelqu’un qui prenait des stagiaires. Bruxelles c’est arrivé un peu à la der. Et comme j’avais bien envie de travailler à deux endroits pour faire des découvertes et élargir mes connaissances, j’ai dit oui.
Je suis vraiment très contente du déroulement de mes stages : j’avais beaucoup de temps pour moi et mes envies. A Genève, en plus du travail demandé, j’ai eu la possibilité de faire un projet personnel, un livre avec des collages, que j’ai imprimé ensuite lors de mon deuxième stage, à Bruxelles. En plus du travail, j’ai pu découvrir le monde de la BD indépendante car, Fred le chef du bureau donne des cours à l’école de BD de Genève.
Bruxelles, au bout du compte, ça aurait été bien d’y rester plus qu’un mois et demi. Niveau travail j’ai eu la chance d’évoluer dans deux environnements où on travaille de façon très autonome. Au début c’était pas facile et puis je me suis habituée à ce monde professionnel alternatif. Ces deux stages m’ont permis de me plonger dans le monde du travail, mais dans un contexte assez relax.
Les stages, c’est aussi l’occasion de découvrir d’autres lieux. A Genève c’était top chouette, j’ai un ami qui vit dans une énorme maison avec plein autres colocataires ; il m’a dégotté une petite chambre d’ami qui était grande comme un nid, où j’ai assez peu dormi. Mais c’était début de l’été, il faisait chaud, j’étais toujours dehors. En ville j’avais d’autres potes, donc assez vite j’ai rencontré des gens. Petite anecdote au passage : à Genève, je me suis pris les roues dans les rails du tram et je suis tombée devant un arrêt de bus plein de monde. Plus de peur que de mal, c’était très drôle et ça aide à entrer en contact… À Bruxelles, j’ai logé chez une comédienne qui vivait seule. Fred la connaissait et nous a connectées. C’était une cohabitation très agréable.
Le retour à Bienne a été assez abrupt après Bruxelles où j’évoluais dans un environnement beaucoup plus détendu que l’école : j’avais des journées un peu décousues, mais c’était hyper agréable de m’organiser comme je voulais. Je suis rentré le 14 octobre et j’ai repris les cours le 16 ! Après six mois d’immersion dans des espaces de travail où je pouvais avancer à mon rythme et être autonome, ce qui a été le plus dur c’était de revenir à ce rythme de 8h – 17h. Et puis à l’école j’ai beaucoup plus de pression que durant mon stage.
À peine de retour, on a attaqué Le Grand Prix, travail de diplôme avant les examens du CFC. Il est sanctionné d’une note qui compte cinq fois, seule note du semestre. Au départ, le Grand Prix c’est d’abord de l’enthousiasme car c’est l’un des deux derniers gros projets de la formation, même si c’est là qu’on constate ses lacunes.
Chaque année, on propose aux élèves un nouveau contexte d’où tirer un thème individuel. Cette année, le contexte était Rome où nous étions en voyage d’études. J’ai choisi le thème de l’église catholique : à Rome il y a une église tous les trois mètres et le Vatican qui trône au milieu de la ville. Après quelques recherches, je me suis concentrée sur le confessionnal, l’un des rares endroits dans l’église où un échange intime avec quelqu’un est possible. Je me suis dit qu’il y aurait de quoi creuser la thématique de la communication interpersonnelle et de tisser un lien avec la communication visuelle.
Concrètement, ça a été une période où j’avais de la peine à faire des choix, pressée par les profs qui me bombardaient d’avis divergents. À chaque fois que je prenais une décision, la discussion avec les profs remettait tout en question. Et ça a été comme ça depuis le début. J’essayais de m’accrocher à un fil rouge pour avoir un peu de motivation, mais ça restait un terrain vague, alors que je voulais finir au plus vite.
Bon, ce projet c’est aussi la clôture de quatre ans d’études. Il représente la fin d’un cycle. La plupart du temps, c’était le bordel, mais avec une belle éclaircie à la fin…